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| Big Brother is Watching You | ||
| Témoignage de Ludu Sein Win, journaliste et écrivain. Nous avons toujours multiplié les précautions avant de nous rendre chez Ludu Sein Win. Guide de voyage à la main, de nombreux détours avant de nous engager dans l’allée qui mène chez lui et avant de retourner à notre hôtel. Selon lui, des agents des renseignements sont couramment postés au teashop situé en face de son domicile pour y surveiller les allers et venues. Nous n’avons jamais su si ces craintes étaient justifiées. Quoi qu’il en soit, Ludu Sein Win, lui, ne se soucie plus de la pression de la junte et choisit de témoigner à visage découvert. Très respecté par les Birmans pour son engagement et ses écrits, il ne cesse de chercher des moyens pour contourner la censure. Comme d’autres opposants, il a dévoué sa vie pour essayer d’impulser un changement de situation dans son pays. Ces derniers temps, il a dû cesser ses enseignements d’ « anglais » pour des raisons de santé. Cependant ses anciens élèves continuent de lui rendre régulièrement visite pour lui emprunter des livres ou lui demander conseil. Derrière son bureau, ce sont des monticules d’ouvrages et de rapports qui s’entassent. Parmi eux, un certain nombre sont des livres censurés ou « interdits » en Birmanie. Malgré son âge, Ludu Sein Win continue de représenter pour les Birmans un des symboles de la résistance. « En 1962, j’étais encore étudiant. Nous étions les premiers à manifester pour nous opposer au régime militaire qui venait de se mettre en place. Mais dès le 7 juillet, l'armée nous a répondu par les armes. Plus de cent étudiants sont morts. Moi-même, j'ai été arrêté avec plusieurs centaines de mes camarades. Ils m'ont emprisonné trois mois jusqu'à une amnistie générale. Après avoir fini mes études, en 1966, j’ai débuté ma carrière de journaliste. Un an plus tard, il y avait de nouvelles manifestations. Mon journal qui était l'un des seuls à condamner la situation a dû fermer. J'ai de nouveau été arrêté, cette fois-ci avec cinq autres collègues journalistes. Ils nous ont tous envoyés derrière les barreaux, suite à une condamnation sans jugement. Trois années se sont écoulées dans les camps de prisonniers de l'île Coco. Deux cent vingt trois prisonniers politiques y séjournaient. Nos conditions de détention étaient insoutenables. Pour y remédier, nous avons déclenché une grève de la faim. Nous demandions le transfert vers une autre prison. Pendant 54 jours nous n’avons accepté que de l'eau, jusqu'à ce que nous soyons transférés vers la prison d’Insein à Rangoon. Plusieurs d'entre nous n’ont pu résister et sont morts avant le transfert. C'est grâce à une nouvelle amnistie que j'ai été libéré en 1977. Je n'ai pu passer qu'un an à Rangoon avant d'être renvoyé en prison. Mon corps n’a pas pu supporter plus longtemps les conditions de détentions et les tortures. En 1981, malgré plusieurs séjours à l’hôpital, toute la partie droite de mon corps était paralysée. Les autorités pensaient que j'étais proche de la mort et que je ne leur serais plus « nuisible ». Elles ont donc décidé de me libérer après deux mois d'hôpital. Il m’a fallu un an pour réapprendre à marcher. Malheureusement je ne suis pas le seul à avoir traversé de telles épreuves. C’est une histoire presque banale pour de nombreux prisonniers d’opinion. Aujourd’hui ces derniers sont encore plus de mille dans nos cellules. C'est pourquoi je dis souvent que notre pays est comme une grande prison. Mon ami U Win Tin, un célèbre journaliste, a été condamné au départ à trois ans d’emprisonnement. Mais cela fait presque de 20 ans qu’il est détenu ! Il a plus de 75 ans. U Win Tin a toujours refusé le chantage de la junte qui tente de négocier sa libération en lui faisant promettre d’arrêter toute activité politique. Aujourd’hui son état de santé s’est aggravé. J’ai peur de ne jamais le revoir de son vivant. Depuis que je suis sorti de prison, j’ai repris l’écriture. Aujourd'hui je n'ai plus peur de prendre la parole pour dénoncer ce système. J'écris dans cinq hebdomadaires et une douzaine de mensuels sur des sujets de société et je donne régulièrement des interviews pour des radios qui émettent en birman depuis l'étranger. Bien sûr, c'est très dangereux mais je ne peux pas abandonner. Si on cède à la pression du gouvernement alors on ne peut plus rien. C’est un combat de l’esprit. Etant connu du bureau de la censure, je dois utiliser plus de quinze noms de plumes différents. Il arrive parfois que les censeurs me reconnaissent. Dans ce cas, ils ajoutent un nouveau nom à leur « liste noire » d’écrivains et de journalistes. Dans chaque nouveau texte, je dois redoubler d’imagination pour trouver des métaphores ou des images qui me permettent d’exprimer le fond de ma pensée sans être censuré. Les lecteurs les comprennent bien, ils ont appris à lire entre les lignes. Plus personne ne croit à la propagande du gouvernement. Prenez la télé par exemple, à 19h tout le monde regarde les séries chinoises. A 20h, ce sont les informations du gouvernement. Les gens éteignent leur télé et allument leur radio. Les services birmans de la BBC, VOA, DVB ou RFA , sont pour nous l’un des seuls moyens d’avoir des informations fiables. Nous sommes condamnés à écouter des radios étrangères pour savoir ce qu’il se passe dans notre propre pays. Même si l’écoute de ces radios peut être punie de plusieurs années d’emprisonnement, vous pouvez être sûr de trouver un poste de radio dans chaque foyer. Nous vivons dans un véritable décor « orwellien ». Nous ne pouvons pas dire ce que nous voulons, ni lire ce qui nous plait. Le gouvernement voudrait même contrôler nos pensées. Nous ironisons parfois en disant que Georges Orwell était un visionnaire car il a écrit une trilogie sur notre pays. Le premier volet de sa trilogie est Une Histoire Birmane dans lequel il retrace son expérience en tant qu’officier dans l’armée britannique pendant la période coloniale en Birmanie. Vient ensuite La ferme aux animaux, dans lequel la prise de pouvoir des animaux face aux hommes et la révolution socialiste qui tourne mal nous rappellent le coup d’Etat du général Ne Win. Aujourd’hui, nous vivons dans 1984. Nous craignons en permanence d’être écouté, d’être observé. Dans chaque teashop, dans chaque restaurant ou dans chaque pagode, Big Brother nous surveille. Bien sûr ils ne peuvent pas entièrement contrôler nos vies, mais la peur est intériorisée et c’est elle qui nous dirige. Récemment lors d’une interview que j’ai donnée à la BBC, le journaliste m’a dit : « Mais c’est bien vous qui avez choisi votre vie !? » Je lui ai répondu non, que c’était le SLORC qui avait choisi pour moi. Dans le temps, j’avais l’habitude d’affirmer que j’étais le seul maître de mes choix et de la direction que prenait ma vie. Mais aujourd’hui j’ai compris que mes choix de vie sont entièrement liés à ce régime et à cette situation. Comme je voulais faire mon possible pour apprendre aux jeunes à penser et juger par eux-mêmes, j’ai décidé de donner des cours privés. Le gouvernement fait tout pour les en empêcher. Avec le système actuel, les jeunes n’apprennent qu’à répéter et obéir. Ils ont beaucoup de difficultés à développer un esprit critique. Aucun élément ne leur est donné pour comprendre le monde qui les entoure – ni livres, ni presse indépendante… J’ai l’impression que les jeunes de notre pays ne rêvent plus. C’est un fait qui m’attriste profondément. Je demande souvent à mes élèves quelles sont leurs ambitions professionnelles mais ils n'en ont pas. Le système éducatif ne leur garantit aucun avenir. Et pourtant je sais qu’ils aimeraient apprendre. La classe d’anglais que j’ai ouvert m’a toujours servi de prétexte. Je n’ai jamais réellement enseigné cette matière. Comme certains le disent, j’ai plutôt essayé d’ouvrir les yeux et les oreilles de mes étudiants. Je leur parlais souvent de politique, mais surtout j’essayais de faire en sorte qu’ils se fassent leurs propres opinions. Bien sûr, dans ma classe, des agents des renseignements se faisaient parfois passer pour des étudiants. Mais je les identifiais facilement. Les jeunes sont notre seul espoir. Les gens âgés, comme moi, deviennent égoïstes avec l'âge. Ils s'occupent de leur travail et de leur famille. Seuls les jeunes sont prêts à se sacrifier pour le pays. C'est la raison pour laquelle je travaille avec eux. À l’Indépendance, l'éducation était d'un bon niveau et la littérature birmane rayonnait dans toute l'Asie. La Birmanie était un des pays les plus riches de la région et d’un point de vue de notre production alimentaire, nous étions autosuffisants et pouvions même exporter. Mais aujourd'hui l'éducation est au plus bas et notre pays a été relégué au rang des Pays parmi les Moins Avancés. Ces quarante années de dictature ont tout anéanti. Vous n’avez pas besoin de chercher loin pour vous en rendre compte. Regardez dehors. Il y a des bus qui datent de la seconde Guerre Mondiale. Dans la plupart des teashops, vous trouvez des enfants qui travaillent. A côté de ça, le gouvernement n’arrête pas d’inaugurer des pagodes, des bâtiments et des ponts nouvellement construits. Ne croyez pas que ce soit pour le peuple. Ce n’est que de la poudre aux yeux pour donner l’impression d’un pays qui va bien aux yeux des observateurs extérieurs. Ce dont les gens ont besoin et particulièrement dans les villages, ce sont des écoles et non de nouvelles pagodes. Les gens n’en peuvent plus. Nous sommes assis sur de la dynamite qui pourrait exploser à tout moment. Pour l’indépendance, nous nous sommes battus contre les Anglais puis contre les Japonais. En 88 nous nous sommes battus contre le régime de Ne Win. Aujourd’hui nous sommes de nouveau prêts. En 1988, personne ne s'attendait à un tel soulèvement populaire. La situation politique et économique était telle que les gens sont descendus dans les rues par centaines de milliers. Un nouveau soulèvement peut donc se produire à tout moment car notre peuple est encore plus désespéré. Je redoute que cette contestation ne finisse dans le sang, car les généraux ne connaissent que le langage des armes. Ils sont prêts à tout pour garder le pouvoir. Jamais ils ne le cèderont volontairement, ils y sont bien trop attachés. Personne n’a autant de pouvoir qu'eux. Ils sont au-dessus de toutes les lois, et peuvent arrêter ou tuer qui ils veulent. Pourtant, d’autres contestations se produiront. | ||
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